« Dans le monde, on n'a bientôt plus de pétrole, mais on a du gaz et du charbon »

ou l'extension du Patrimoine Mondial de l'Humanité pour stabiliser le climat

article rédigé en janvier 2014, première diffusion juin 2015

 

Résumé :

Dans un contexte de dérèglement climatique nécessitant une rapide réduction des émissions mondiales de gaz à effet de serre, certains discours s'en remettent avec fatalisme à un ralentissement imminent du déstockage de la manne pétrolière. Pourtant, l'analyse conjointe des réserves mondiales de pétrole, de gaz et de charbon réunies montre que la poursuite de la croissance de consommation énergétique est plausible pendant encore plusieurs décennies. La lutte contre le dérèglement climatique, au caractère plus urgent, nécessite dès lors une gestion globale de la fiscalité énergétique et de l'accès aux ressources énergétiques mondiales, par exemple en en déclarant une bonne partie au « Patrimoine Mondial de l'Humanité ».

 

Devant les craintes récurrentes d'une stabilisation puis d'un déclin prochain de la production mondiale de pétrole, et de l'augmentation significative du cours du baril qui lui serait associée face à une demande toujours soutenue, il convient de s'interroger sur la réalité de cette peur, maintes fois alimentée, et de ses probables conséquences, maintes fois reportées.

La crainte d'une pénurie énergétique à un horizon d'une poignée de décennies n'est pas si récente. Ainsi, à la fin du XIXème siècle, de nombreux experts prévoyaient un arrêt du développement industriel qui s'appuyait sur l'énergie du charbon, dont les réserves étaient estimées alors à 20 ans de production (de l'époque). En 1919, un article bien documenté paraissait dans "La Technique Moderne", montrant que la production pétrolière des États-Unis devait plafonner à très court terme, les réserves étant estimées à 22 ans à rythme constant, et que les ressources liées aux importations à partir du Mexique ou du Venezuela permettraient seulement de repousser de quelques années la pénurie annoncée (source Denis Babusiaux, Pierre-René Bauquis, IFP).

Plus récemment les chocs pétroliers des années 1974 et 1979 ont été suivis d'annonces « d'une pénurie à un horizon de 40 ans au rythme de consommation actuel ». La nécessité de ce fait d'engager de fortes économies d'énergie est apparue évidente dans les pays importateurs, dont la balance commerciale se voyait plombée par l'envolée du prix du baril dans les échanges internationaux : « en France, on n'a pas de pétrole, mais on a des idées ».

Pourtant, force est de constater que cette crainte était de nouveau exagérée, que le prix du baril s'est effondré en 1986, puis qu'il est reparti à la hausse avec une courbe en yo-yo depuis les années 2000.

Qu'en est-il vraiment aujourd'hui ? Doit-on toujours craindre une prochaine pénurie du pétrole ? Son cours mondial va-t-il bientôt s'envoler ? Le problème est-il bien posé ? Quelle est la véritable crainte à mettre en priorité dans ce domaine ?

  • Les réserves totales d'énergie fossile, une bonne et une mauvaise nouvelle...

Commençons par la bonne. Imaginons qu'à moyen terme nous ayons beaucoup moins de pétrole à notre disposition, mais que nous disposions d'autant de quantités de gaz et de charbon que nous souhaiterions. En simplifiant la problématique, nous pouvons considérer aujourd'hui que le pétrole, le gaz et le charbon ont trois principaux usages : déplacer les véhicules (terrestres, maritimes et aériens), chauffer (les lieux de vie et les processus industriels), et produire de l'électricité (pour des usages multiples). L'actualité autant que l'Histoire nous montrent que les trois sont parfaitement substituables. Souvenons-nous qu'étant en manque de pétrole sur son sol, et limitée dans ses importations, l'Allemagne Nazie avait industrialisé un procédé de transformation de son charbon en carburant liquide, parfaitement utilisable pour faire rouler ses tanks et voler ses avions ; ce procédé est d'ailleurs opérationnel depuis plus d'un demi-siècle en Afrique du Sud. Tous nos véhicules fonctionnant avec des dérivés du pétrole peuvent être GPL moyennant un simple renouvellement du parc, les habitats peuvent être chauffés au fioul, au gaz ou au charbon, moyennant un changement de chaudière, et les centrales thermiques électriques peuvent aussi fonctionner avec le vecteur énergétique de leur choix moyennant l'adaptation de leur système de production de chaleur. Une telle substitution de masse, dans un sens ou dans un autre, est tout à fait réalisable en une vingtaine d'années.

Aussi, regarder isolément l'une des trois sources, et a fortiori celle dont le ratio « réserve divisée par consommation » est le plus faible, agiter le spectre d'une pénurie catastrophique à moyen terme, et lever parfois le couvercle avec soulagement lors d'une découverte complémentaire même modeste, peut être considéré comme une attitude très discutable.

En effet, lorsque l'on cumule les réserves mondiales des trois sources d'énergies fossiles que sont donc le pétrole, le gaz et le charbon, en prenant soin d'additionner leurs réserves prouvées (sites identifiés par des sondages ou en cours d'exploitation), à leurs réserves supposées (estimations plus approximatives des géologues sur les zones non encore explorées), on constate plusieurs faits déterminants : les réserves de gaz sont au moins du même niveau que celles de pétrole, alors qu'elles sont actuellement moins exploitées, mais surtout les réserves de charbon sont significativement plus importantes que l'ensemble des deux premières réunies.

Au global, la croissance de la consommation énergétique actuelle, quasi linéaire depuis 60 ans (une multiplication par cinq !) pourrait mathématiquement être maintenue pendant un siècle en ordre de grandeur. Cette durée théorique, qui suppose une fermeture brutale des robinets en fin de délai, laisse donc présager de manière réaliste que cette croissance pourrait perdurer sans trop d'encombres pendant environ un demi-siècle...

La bonne nouvelle est donc que nous n'allons pas du tout manquer d'énergie fossile à court terme, ni probablement à moyen terme...

  • Passons à la mauvaise nouvelle : le dérèglement climatique.

Le caractère anthropique du réchauffement climatique en cours, majoritairement dû à l'accumulation dans l'atmosphère des gaz de combustion de ces trois sources d'énergie, fait aujourd'hui l'unanimité dans la communauté scientifique, les rapports du GIEC en récapitulant les données clés et les synthèses.

Or la poursuite pendant encore quelques décennies de la croissance énergétique précitée, correspond aux hypothèses les plus pessimistes des projections climatiques, avec un ordre de grandeur de + 5°C en moyenne en fin de siècle, et tout un panel de conséquences assez catastrophiques sur les écosystèmes terrestres et marins, humanité incluse.

Même la stabilisation des consommations énergétiques aux niveaux actuels n'augure rien de bon, avec un réchauffement certes moindre, hors effets d'emballement difficiles à évaluer, mais aux conséquences du même type.

L'hypothèse de stabilisation du climat à + 2°C, supposant des conséquences limitées et aucun emballement complémentaire, correspond en revanche à une forte diminution de consommation d'énergie fossile, de l'ordre d'une division par 2 de celle de 1990 à l'horizon 2050, c'est à dire une division par 3 de l'actuelle à cet horizon.

Cette diminution drastique des consommations aurait l'avantage de bousculer l'équation précédente, en repoussant l'échéance de la pénurie d'énergie fossile à au moins quatre ou cinq siècles, donnant ainsi toute latitude aux générations futures pour mettre au point et construire, sur l'ensemble de la planète, des dispositifs d'approvisionnement énergétique faiblement carbonés et adaptés à chaque région. Cette situation constituerait en soi une formidable bonne nouvelle...

Comment remettre en cause la situation actuelle consistant à constater, malgré les efforts de quelques-uns, une inexorable croissance globale des consommations là où nous devrions complètement inverser la tendance ?

Deux pistes de réflexion sont proposées ci-après, chacune aux deux bouts de la chaîne du carbone, en commençant, une fois n'est pas coutume, par la fin.

  • Le nécessaire retour en force des Taxes Carbone

L'information lors de l'achat, d'un bien ou d'un service, de la quantité de gaz à effet de serre marginalement induite par cet acte apparaît indispensable. Il peut prendre par exemple la forme d'un affichage environnemental du Bilan Carbone® du produit ou du service concerné, regroupant les émissions produites pour en fabriquer un de plus, avec les émissions prévisionnelles futures de son utilisation courante et de son recyclage en fin de vie. Afin de ne pas limiter la sphère d'influence de ces critères aux seuls individus sensibilisés et motivés, qui de fait sont assez minoritaires, une approche fiscale discriminant significativement les prix des produits par catégorie semble indispensable.

De nombreux exemples ont montré l'efficacité de telles mesures, notamment dans le domaine de l'usage de l'automobile. L'impact historique de la TIPP sur le prix des carburants, ou plus récemment le bonus-malus à l'achat, ont en effet réorienté la conception des modèles proposés par les constructeurs et achetés par la masse des clients vers des véhicules d'évidence significativement plus économes. Une simple comparaison des parcs automobiles américain et européen en est le parfait exemple.

Encore faudra-t-il prévoir parallèlement un soutien économique auprès des populations les plus précaires pour les aider à franchir l'étape de cette sobriété (aide à la rénovation des logements énergivores pour les ménages à faibles revenus par exemple). C'est tout l'enjeu des « taxes carbone » dont l'assiette sont les émissions de gaz à effet de serre globalement générées.

  • Des réserves d'énergie fossile au Patrimoine Mondial de l'Humanité ?

En tout début de chaîne se trouve l'acte d'extraction des énergies fossiles, dont la limitation semble être un complément évident aux actions précédentes. Force est de constater que la très grande majorité des pays sont avides de découvrir et d'exploiter au plus tôt les ressources énergétiques enfouies dans leur sous-sol, même au détriment de conditions environnementales d'extraction incertaines : sables bitumineux, gaz et pétrole de schiste, cercle polaire progressivement accessible.

Une proposition simple, mais oh combien révolutionnaire, serait de décréter qu'une bonne partie des réserves d'énergie fossiles non encore en exploitation appartienne au Patrimoine Mondial de l'Humanité. Cette initiative marquerait un profond bouleversement de la philosophie actuelle de Droit des sols, qui consiste en général à considérer que le propriétaire d'un terrain, qu'il soit un État, une entreprise ou un particulier, ne pourrait plus de sa propre initiative extraire gratuitement et distribuer l'énergie de son sous-sol, et en tirer à son seul compte tout le bénéfice commercial.

Concrètement, nous pourrions par exemple décider que toutes les réserves situées au delà d'une certaine latitude (rendues de plus en plus accessibles avec le réchauffement en cours, un comble !), les réserves non conventionnelles (très complexes à extraire et particulièrement polluantes), et pourquoi pas aussi les réserves offshores les plus profondes et les plus éloignées des rivages (particulièrement risquées en cas de défaillance technique) seraient toutes transférées à une entité indépendante de gestion de très long terme, dont l'objectif serait a minima d'assurer un moratoire de plusieurs décennies sur leur extraction, dans une logique de « gestion de grand-père de la famille mondiale »...

Cette limitation globale de l'extraction conduirait inévitablement et rapidement à une augmentation des cours mondiaux des échanges internationaux d'énergie, à laquelle il faudrait donc associer un mécanisme de redistribution de la manne supplémentaire constituée. Les pays exportateurs devraient alors se défaire des sur-bénéfices associés, puisque c'est le consensus international de gel des extractions précitées qui en serait à l'origine. Cela ressemblerait à mettre en place une Taxe Carbone prélevée à la source. Les budgets dégagés devrait alors prioritairement être affectées aux populations les plus faibles des pays importateurs, et à celles des pays producteurs seulement lorsque leur marché intérieur est adossé aux cours mondiaux.

Malheureusement cela est bien plus facile à dire qu'à faire, à l'image de l'exemple récent de l'échec du projet équatorien Yasuni-ITT, qui visait un temps le versement d'une compensation financière internationale en échange du refus d'extraire le pétrole enfoui sous cette forêt amazonienne classée comme réserve de biosphère par l'Unesco...

  • Pétrole + gaz + charbon, une nécessaire approche globale et mondiale

Agiter l'épouvantail de la diminution de l'extraction de pétrole pour justifier de la nécessaire réduction de nos consommations d'énergie et espérer que cela sera suffisant pour stabiliser le climat est donc probablement une approche obsolète, si tant est qu'elle ait été un temps crédible. Nous vivons en effet dans un monde énergétique aux ressources surdimensionnées au regard de la capacité de l'atmosphère à en stocker les gaz de combustion sans dommage irréversible et catastrophique à moyen terme sur notre climat, et par voie de conséquences sur l'ensemble des espèces.

En traitant le problème à sa source, la mise en place d'une limitation mondiale de l'extraction, qui serait vécue par beaucoup comme une forme de pénurie organisée, aux conséquences économiques complexes à gérer, semble pourtant être la seule issue efficace pour stabiliser le climat à une température raisonnable. Elle sera efficacement complétée en fin de chaîne, au niveau du consommateur, par l'information des impacts globaux de ses actes d'achat.

Puissent les puissants, les scientifiques et les économistes s'entendre sur ce qui est d'évidence l'un des plus grands soucis et défis du XXIème siècle.

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