article publié sur le n°69 de décembre 2016 de la revue Habitat Naturel.


Habitat Naturel : La prise en compte de l'impact environnemental, et au premier rang de l'impact sur le changement climatique, conduit vers une nouvelle "Réglementation Environnementale" pour 2020. Le label Energie-Carbone est la première étape pour expérimenter cette prochaine réglementation. Le poste transport ne sera pas pris en compte dans l’ACV, car « sa part est telle qu’elle annihilerait les efforts entrepris sur les bâtiments ». Qu’en pensez-vous ?

Laurent Castaignède : Le Bilan Carbone® détaillé d'un projet, tel que défini par l’ADEME, permet de bien appréhender l'ensemble du sujet « émissions de gaz à effet de serre d’un bâtiment ». Ses principaux postes d'émissions sont en général la construction, le périmètre de la réglementation thermique, l'électricité spécifique (consommation des multiples appareils électro-domestiques) et enfin les conséquences de la localisation sur les déplacements contraints des résidents. Dans le cas d'un projet conventionnel de logements neufs RT 2012, individuels ou collectifs, les quatre postes sont du même ordre de grandeur, avec a priori une légère prédominance des déplacements contraints. Il est donc d'emblée regrettable que la Réglementation Environnementale semble escamoter l'impact de la localisation des projets, avec les risques de poursuite de l'étalement urbain. Il est certainement trop délicat d'aller expliquer aux maires de communes situées à 20 ou 30 km du centre des métropoles centralisant la majorité des emplois de renoncer à rendre constructible de nouvelles parcelles. Peut-être se laisse-t-on berner par le rêve chimérique d'une voiture électrique, éventuellement autonome, qui permettrait de s'affranchir de la problématique ?

HN : La RT 2012 prend en compte l’énergie primaire. Pensez-vous que ce paramètre soit adapté pour évaluer l’impact environnemental d’un bâtiment ?

LC : Malheureusement les facteurs d'émission de gaz à effet de serre de l'électricité inscrits dans la réglementation thermique sont basés sur des valeurs moyennes particulièrement basses du fait d'une prédominance d'électricité d'origine nucléaire. Leur application suppose intrinsèquement une proportionnalité entre l'évolution de la mise à disposition des moyens et celle de la demande. Comme le consensus actuel se refuse à envisager la construction de nouveaux réacteurs pour soutenir un redéploiement de l'électricité de chauffage qui les sature l'hiver, il faut admettre que ces facteurs d'émissions dits « moyens » sont simplement inappropriés sur les projets de construction ou de réhabilitation. L'application de valeurs caractérisant l'impact relatif d'un usage « supplémentaire » d'électricité, en fonction des périodes de l'année et de la disponibilité des moyens existants bousculerait la donne. Loin de la bannir, des valeurs bien plus sévères (plusieurs centaines de grammes de CO2 par kWh) redonneraient de la valeur et du sens à l'électricité, dans tous les usages qu'elle soutiendrait brillamment avec parcimonie. Malheureusement, certaines inerties n'étant pas prêtes à ce bouleversement des données d'entrée, la prochaine réglementation risque de demeurer empêtrée avec l'énergie primaire, une unité inadaptée, donc potentiellement inefficace… Économiser l'énergie pour elle-même était une préoccupation majeure au XXe siècle. Compte tenu des réserves pléthoriques de gaz naturel et de charbon, la crainte d'une pénurie est au moins repoussée au XXIIe siècle : l'enjeu du XXIe siècle est en priorité la lutte contre le changement climatique et l'atténuation des émissions de gaz à effet de serre !

HN : Le Bilan Carbone® doit-il intégrer l’énergie grise ou les émissions de GES ?

LC : « L'énergie grise » est l'autre concept dévoyé… Après quelques décennies de réduction drastique des besoins en chaleur des bâtiments neufs, la construction même des ouvrages apparaît comme un impact de plus en plus significatif, du même ordre de grandeur que plusieurs décennies du périmètre de la réglementation thermique. Un nouveau slogan se propage : « pour le climat, diminuons l'énergie grise des bâtiments neufs ».

Même danger, mêmes mauvaises recettes. Pourquoi de nouveau proposer des calculs en énergie primaire dans le but de réduire les émissions de gaz à effet de serre ? L'analyse comparative des émissions de gaz à effet de serre « grises » du Bilan Carbone® et du bilan en énergie grise du projet de construction de « La Ruche », à Bègles (33), immeuble en habitat participatif faisant la part belle aux matériaux naturels (ossature bois, isolation paille, cloisons humides bois/paille, enduits terre), médaille d'argent du Barème Carbone®, montre que ce mode constructif n'a juste aucun intérêt en « énergie grise » par rapport à une construction équivalente maçonnée… Certes les « émissions de GES » ont bien été réduites de moitié. Pourquoi un tel écart d'appréciation ?

Les principales différences concernent la prise en compte de l'impact du ciment et de celui des matières végétales. En amont de la fabrication du ciment, celle du clinker nécessite la décarbonatation de la calcite ; la réaction chimique associée (CaCO3 -> CaO + CO2) libère de grandes quantités de CO2 d'origine « non énergétique », qui n'entre donc pas dans un calcul en « énergie grise ». Le matériau ciment, premier poste des « émissions grises » d'un bâtiment neuf de mode constructif conventionnel, voit ainsi son impact relatif être divisé par un facteur d'environ trois en « énergie grise ». Par ailleurs, la notion de « puits de carbone », qui correspond à la mise en oeuvre d'un stock de carbone dans la structure d'un bâtiment, contribuant ainsi pendant plusieurs décennies à amoindrir la quantité de CO2 présente dans l'atmosphère, n'est absolument pas une notion « énergétique » : le bois d'oeuvre et les autres matières végétales sont des matériaux alternatifs quelconques en « énergie grise ».

Le secteur du bâtiment est en mutation. La future Réglementation Environnementale, attendue pour 2020, se veut en phase avec son temps : elle se devrait pour cela de faire sa révolution en adoptant de véritables facteurs d'émissions représentatifs des « émissions induites de gaz à effet de serre », en construction comme en exploitation, avec des plafonds véritablement contraignants, reléguant au second rang les dispositifs périmés basés sur l'énergie primaire.

HN : A ce titre, pensez-vous que les fiches FDES ou PEP de la base INIES sont une bonne source pour comptabiliser les émissions de carbone ?

LC : Les différents outils existants s’attachent à minima à calculer la part des impacts imputables aux produits de construction et aux équipements des bâtiments. Certains d’entre eux complètent l’analyse de la performance environnementale des bâtiments par le calcul des consommations d’énergie durant la vie en oeuvre, les consommations d’eau et l’impact du transport des usagers. Parmi ces outils on peut citer :

- En France : ELODIE, EQUER, TEAM Building, Green rating, CO2CON ;

- A l’international : BEES 4.0, ECOSOFT, ECOBAT, ENVEST, GreenCalc.

Tous ces outils sont basés sur une approche d’analyse de cycle de vie. Leurs données d’entrée peuvent être différentes avec par exemple, les FDES (INIES), les PEP (Profil Environnemental Produit) et la base DEAM pour ELODIE et TEAM Bâtiment alors qu’EQUER recours à la base EcoInvent, bien plus détaillée pour les écomatériaux que les FDES, elles-mêmes produites par des fabricants sous pression concurrentielle d'afficher les meilleures caractéristiques possibles pour leurs produits, quitte à prendre certaines hypothèses parfois complaisantes… Il y a aussi la grosse question de l’estimation du puits de carbone que constitue le bois, qui ne fait pas consensus selon les bases de données. Tout cela conduit à l'édition de tableaux comparatifs souvent biaisés.

Pour rappel, la notion de « puits de carbone » consiste à considérer que la mise en oeuvre de matériaux d'origine végétale issues de parcelles gérées évite leur décomposition sur place, donc réduit pendant un certain temps la quantité de gaz à effet de serre présente dans l'atmosphère. L'interrogation principale porte sur l'ampleur de cette séquestration, qui dépend essentiellement de la durée en oeuvre et de l'issue du démontage futur.

La méthode Bilan Carbone® de l’ADEME (maintenant portée par l'Association Bilan Carbone) considère d’une manière générale que lorsque la durée de vie des produits est significativement inférieure au siècle (cas du mobilier par exemple), ils n'est pas justifié de prendre en compte la séquestration carbone (flux CO2 biomasse). D'autres modalités de calcul cherchent à appliquer en fin de vie du bois d'oeuvre les flux actuels (recyclage, enfouissement ou incinération), prenant le risque d'un fort anachronisme sur la valeur du bois d'oeuvre démonté dans un contexte de changement climatique nécessairement plus prégnant dans plusieurs décennies. BCO2 Ingénierie a choisi de calculer le puits de carbone au prorata sur 100 ans de la durée de vie prévisionnelle des produits concernés et d'en afficher systématiquement la valeur spécifique dans toutes ses présentations.

La problématique n'est pas tant une question de méthodologie, mais plutôt celle d'une réelle prise de conscience de l'enjeu climatique par l'ensemble des acteurs et d'une utilisation de données transparentes par des organismes indépendants.

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Analyse d'impacts envronnementaux