• Empreinte carbone d'un livre

première diffusion février 2018


L'impact environnemental d'un livre, tel qu'il est souvent présenté, se résume en général à la question de la nature du papier qui le constitue : certains pointent le risque de déforestation et l'usage de produits d'impression dangereux, d'autres avancent l'intérêt du papier recyclé et des encres naturelles. L'introduction des nouvelles technologies, comme la liseuse, a alimenté le débat d'une nouvelle opposition : le livre numérique, autoproclamé « dématérialisé », serait peut-être plus économe… mais avec quel ratio de livres chargés par liseuse, elle-même plombée par l'impact de l'industrie électronique, grande excavatrice de métaux rares et consommatrice d'électricité au charbon ? Mais tous comptes bien faits, la fabrication du livre ou l'amortissement de celle de la liseuse représentent-elles le premier poste de leur impact environnemental ? Il semblerait que l'on escamote trop souvent dans l'analyse un facteur fondamental : le rôle du lecteur…


L'objet de l'analyse qui suit n'est pas de rendre compte d'une étude complexe effectuée pour le compte d'un grand éditeur, sur un large panel d'ouvrage, édités dans de nombreuses langues et distribués dans de multiples pays. Il s'agit plus simplement de l'étude d'un cas particulier : l'ouvrage Airvore ou la face obscure des transports de Laurent Castaignède aux éditions écosociété (2018). Cette étude parcellaire d'empreinte carbone n'est dès lors pas généralisable. Elle a surtout pour objet de poser les jalons de la démarche et d'apporter un éclairage sur le poids relatif des différents postes et notamment pour confirmer, ou infirmer, que le coeur de la problématique tourne autour de l'arbre que l'on aurait coupé… ou de celui qui cache la forêt !

Une bonne analyse d'impact environnemental commence d'abord par l'établissement de la liste la plus exhaustive possible de tous les tenants et aboutissants, en l'occurrence d'un livre, dans ses deux formats, depuis les premières élucubrations de son auteur, jusqu'à l'inévitable poubelle (ou bûcher !) qui en sonnera le glas.

Voici donc, dans un ordre à peu près chronologique, l'ensemble des étapes de création et de diffusion d'un ouvrage :

  1. Conception (essentiellement par l'auteur, mais aussi par ses relecteurs et par l'éditeur)
    • amortissement de la fabrication de matériel (bureau, ordinateur, imprimante)
    • consommation énergétique directe (chauffage, éclairage, alimentation électrique du matériel informatique)
    • consommation indirecte d'électricité (activation de centres de serveurs lors de recherches en ligne, échanges de courriels)
    • achats divers (autres livres alimentant la réflexion, consommables de l'imprimante)
    • déplacements (en bibliothèque, en librairie, rencontre avec l'éditeur, opérations de lancement lors de la sortie du livre)

  2. Fabrication
    • mise au point informatisée des épreuves
    • matériaux d'impression (papier, encre, prorata de matériel électronique pour la version numérique)
    • emballages de protection et d'expédition

  3. Distribution
    • acheminement du tirage de l'imprimeur vers les librairies, en passant par le centre logistique du distributeur
    • acheminement postal des exemplaires promotionnels
    • mise à disposition de l'ouvrage dans les linéaires des librairies (prorata de chauffage et d'éclairage) et en ligne (prorata de fonctionnement de sites internet)
    • déplacement spécifique des clients pour se rendre en librairie (ou livraison à domicile des commandes)

  4. Lecture
    • éclairage artificiel (lampe de bureau ou de chevet) ou recharge de la batterie de la liseuse
    • éventuel changement de comportement du lecteur consécutif à la lecture du livre

  5. Mise au rebut
    • collecte de déchets
    • mise en décharge, recyclage ou incinération.


Une fois dressé ce vaste panorama, la valorisation de chaque poste peut paraître déroutante au premier abord. Heureusement, de nombreuses données statistiques, mêmes approximatives, permettent d'établir des premiers ordres de grandeur crédibles. L'objet est en effet moins la précision que la hiérarchisation : s'attarder sur des postes dont on établit rapidement qu'ils sont négligeables par rapport à d'autres offre peu d'intérêt. L'objectif principal est de déterminer les quelques postes principaux, qui pourront être affinés par la suite lors de l'établissement d'un véritable Bilan Carbone®.

Chacun des postes a donc été documenté en l'associant à des quantités estimées, depuis le fonctionnement du bureau de l'auteur au trajet spécifique du client final (qui ne s'est pas nécessairement déplacé au motif exclusif d'aller acheter le livre). Le tirage final de l'ouvrage, comme le nombre de versions numériques vendues, sont évidemment deux grandes inconnues lors de la parution ; toutefois, l'expression des résultats en « émissions par livre » permettra d'atténuer cette incertitude pour ce qui concerne les émissions proportionnelles au poids ou au nombre de livres commercialisés (nous avons en effet supposé qu'il sera vendu dix fois plus d'exemplaires papier que de versions numériques).

Le total fait ici environ 1.6 kg CO2e par livre vendu. Ainsi que suggéré dans l'introduction, il semblerait que l'emploi des matériaux (notamment du papier, qui représente l'essentiel des "intrants") soit un poste important, mais pas nécessairement déterminant au regard du seul poste non documenté : le comportement ultérieur du lecteur. Avant de préciser ce point, voici le détail de la répartition des différents postes, selon qu'ils relèvent de l'action de l'auteur, de celle de l'éditeur (incluant celui du distributeur et du libraire), ou du lecteur.

Cette synthèse permet immédiatement de tirer plusieurs enseignements : l'impact de la fabrication surpasse celui de la conception, l'augmentation du tirage ne faisant qu'amoindrir ce dernier. Globalement et en dehors du comportement du lecteur, c'est somme toute l'éditeur qui semble responsable du plus gros des émissions, avec la complicité de l'auteur bien entendu.


  • L'impact du comportement ultérieur du lecteur

Documenter le comportement du lecteur est une tâche particulièrement ardue, qui mériterait à elle seule une enquête approfondie et une thèse. Il s'agit d'estimer dans quelle mesure la lecture d'un livre peut avoir des répercutions sur l'activité ultérieure du lecteur, avec des conséquences et des proportions directement imputables à l'existence du livre. Autrement dit, pour chacun des lecteurs, que serait-il advenu de différent les jours et les mois qui suivent si ces derniers avaient eu une occupation habituelle à la place (elle-même a prori sans conséquence notable) ? Les exemples suivants permettent de se faire une première idée de l'impact potentiel de ce poste.

Dans le domaine du tourisme, on peut ainsi facilement imaginer qu'un ouvrage faisant l'éloge de vacances aux antipodes puisse pour partie orienter les destinations de certains lecteurs vers une forte consommation de transport aérien, avec quantité d'émissions à la clé. Par exemple, passer des vacances de l'autre côté d'un océan représente plusieurs tonnes de CO2e par passager, et même si l'on ne peut affecter au livre qu'une proportion, même faible, de ces émissions induites, elles supplantent très largement celles de sa fabrication. A contrario, un livre faisant découvrir les régions limitrophes, qui convaincrait des vacanciers prêts à entreprendre un voyage lointain de reconsidérer leur destination de voyage vers des territoires proches, pourrait se prévaloir d'émissions évitées tout aussi importantes, cette fois dans l'autre sens.

On pourrait tout autant disserter sur les impacts des livres dans le domaine culinaire, en opposant par exemple les ouvrages incitant aux régimes très carnés ou à la consommation de fraises en hiver, à ceux vantant les bienfaits du végétarisme et la consommation de produits sains et locaux, dans la vie quotidienne comme en restauration extérieure.

Par extension, un lecteur peut aussi, sans lui-même changer son propre comportement, s'appuyer sur l'argumentaire du livre pour convaincre son entourage d'agir différemment, conséquences qui pourraient aussi pour partie s'additionner au reste, en plus ou en moins selon les types d'effets.

Certes, de nombreux ouvrages peuvent être considérés comme neutres sur ce poste (tels la grande majorité des romans ?), et nous n'avons abordé ici que le cas d'un seul ouvrage. Qu'en est-il du point de vue de l'éditeur qui en publie des centaines ? Dans le cas d'un éditeur généraliste, on peut supposer que l'affaire est complexe et le signe du résultat global incertain, car les publications peuvent inciter à agir dans un sens ou dans un autre au gré des collections… En revanche, dans le cas d'un éditeur spécialisé comme écosociété, dont la ligne éditoriale et les ouvrages promeuvent une société plus frugale, plus conviviale et plus soucieuse de l'environnement, il est très probable que le poste comportemental dominera largement celui de la fabrication. Encore faut-il pour cela que ses lecteurs ne soient pas exclusivement constitués de convaincus, mais qu'il contribue à en grossir le rang, ce qui est pour lui (et pour les libraires qui les distribuent), à n'en douter, un défi quotidien.

Ainsi, l'empreinte carbone d'Airvore ou la face obscure des transports dépend beaucoup de vous, lecteurs potentiels (ou déjà réels) !


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Analyse d'impacts environnementaux